Jamaïque #8, Un weekend à Boscobel et Ocho Rios pas si détente que ça (suite et fin)

C’est donc une chambre privée dans une grande maison que j’avais trouvée sur AirBnB, une alternative à Couchsurfing sauf que là, tu paies. Parfois c’est chez l’habitant, parfois c’est des professionnels. La maison que j’avais choisie m’a coûté trop cher pour ce que c’était. Certes, c’est moins cher qu’un hôtel ; certes, c’était le bord de mer. Le balcon de ma chambre surmontait précisément la corniche, avec les vagues qui s’éclatent sur les rochers juste au-dessous. Exactement ce que je voulais, m’endormir près de l’océan, bercée par le bruit des vagues.

Oui parce qu’à Kingston, je vois la mer depuis mon bureau mais d’assez loin, et c’est à peu près tout : pas de plage, pas de promenade dans un rayon de 15 bornes.

Petite vue de ma chambre, stp. Ça c’était quand même le bon point du weekend, je te l’avoue.

D’ailleurs, l’annonce vendait du rêve.
Ça disait que Miss Olive et Uncle Ted, habitant la maison à l’étage, seraient là en cas de besoin. Ça disait aussi que si je demandais je pourrais avoir un petit déj’ jamaïcain. Ça disait que la plage était à côté, dont la « plage de James Bond », et qu’il y avait un sanctuaire de tortue luth à deux pas.

Oui, mais…

En fait j’ai pas vu Uncle Ted de tout le week-end. Quant à Miss Olive, elle s’est contentée de me donner les clés à mon arrivée, puis je ne l’ai jamais revue du reste du séjour. C’est pas faute d’avoir essayé : j’ai déambulé dans les couloirs, je suis montée à l’étage en les appelant, mais sans succès. Dommage, j’aurais bien demandé un p’tit déj’ Jamaïcain comme indiqué sur l’annonce. J’aurais bien demandé comment aller à la plage, la maison étant sur une corniche, et les plages a priori plus loin aux alentours. J’aurais bien demandé comment voir les tortues, comment me rendre aux cascades, où aller manger le soir… Et ben non, zéro. Gaston y a person qui répond au téléphon.
C’était pourtant un peu pour le côté « dialogue et conseil de local » que j’avais choisi cet endroit, en plus de la vue. C’est là que j’ai décidé que AirBnB, plus jamais. Les gens font ça pour l’argent, mais sans le service. Du coup mieux vaut payer sa chambre d’hôtel avec le service qui va bien, ou alors ne rien payer du tout avec Couchsurfing chez des gens ouverts qui cherchent le contact. Et au pire, s’il t’arrive de tomber sur des gens peu bavards ou sociables, t’as pas de regrets.

Bref, je me suis débrouillée toute seule. Le samedi matin, levée 9h, je contacte l’homme-tortue dont j’ai quand même réussi à récupérer le numéro avec un collègue au travail. Pas de bol, les bébés tortue luth ne sortiront du nid que dimanche soir. Je serai dans le bus du retour… Chiotte ! Je ne me démonte pas, je repère la plage James Bond sur l’ami Google Maps, qui est à environ 6 km (quand même). J’ai marché. Je me suis dit que ça serait bon pour la tête, les jambes et le porte-monnaie. J’ai marché, marché, marché… Sur un bord de route pas tip top, avec rien à voir. Et j’ai jamais trouvé ladite plage.

 Afin d’éviter toute remarque sexiste sur le sens de l’orientation des femmes, je tiens à préciser que je n’avais ni carte ni point de repère, et que demander à des types qui te lancent « hey sexy ! » d’un air condescendant est exclu. Sache par ailleurs que j’ai un très bon sens de l’orientation, mais pas un très bon sens des distances. Je pensais avoir fait plus de 6 km. En fait j’en avais fait que 4. Normal que je ne l’ai jamais trouvée, cette fichue plage.

À la place, j’ai vu des maisons de riches le long de la route, une station essence, j’ai traversé un ghetto où je ne faisais pas la fière, un genre de centre bourg avec des échoppes, je me suis fait interpellée vulgairement par tous les mecs que j’ai croisés (tellement énervant, c’en est éreintant !), et au bout d’un moment il n’y avait plus rien. Juste une très longue route toute droite avec de la verdure autour, rien d’autre. Ça faisait plus d’une heure et demi que je marchais sous un soleil écrasant. J’ai laissé tomber et j’ai fait demi-tour.
J’ai fait la sieste le reste de l’après-midi. Le soir j’ai voulu aller chez Toscanini manger une bonne pizza et boire du bon vin. J’ai pris un route taxi, et j’ai demandé au chauffeur s’il connaissait ce restaurant italien sur le bord de la route.

« Oui oui », il m’a dit.

Il m’a laissée dans une rue vers Ocho Rios où il n’y avait que les porches d’entrée de gros complexes hôteliers. Sans repère, j’ai donc laissé tomber l’italien pour un restaurant quelconque dans un des hôtels, vu que j’avais vraiment la dalle. Et oui, je n’avais rien mangé depuis la veille au déjeuner… Après avoir été refoulée à l’entrée de trois hôtels, parce que je n’étais pas cliente (et tant pis si t’es seule dans la nuit), j’ai repris un taxi dans l’autre sens. J’ai demandé au chauffeur s’il connaissait ce restaurant italien sur le bord de la route.

« Oui oui », il m’a dit.

Rebelotte.
Apparemment, les Jamaïcains ne font pas la différence entre l’Italie et leur propre pays, puisqu’il m’a laissée devant « chez Glenn » : ackee et salt fish au menu. Marre de ce pays où tu peux rien faire toute seule, j’ai commandé mon ackee et salt fish avec un verre de blanc. Regard inquisiteur du serveur.

– Vous êtes sûre de vouloir du vin ? Vous êtes ici seule, non ?
– Et ta mère ? (ce que j’aurais aimé avoir répondu, au lieu de baisser les yeux et de murmurer oui)

En dessert, j’ai bu des cocktails de rhum en tapant la discute au barman qui – ai-je encore besoin de le préciser, me draguait ouvertement au passage, comme tous les représentants de sexe masculin que j’avais rencontré jusqu’à présent. J’ai vraiment – mais alors vraiment, l’impression que les jamaïcains ne savent rien faire d’autre que « draguer », sans aucune subtilité ni retenue, et en insistant bien. Je crois que le terme c’est : « y sont grave lourds, quoi. » Tant pis j’ai fait abstraction, ça faisait du bien d’avoir enfin un semblant de conversation avec quelqu’un. En tous cas, ses cocktails étaient top. J’ai bien dormi en rentrant.

 

 


Le dimanche fut un peu plus concluant. Je me suis réveillée motivée. J’avais suffisamment loupé de trucs le samedi, donc j’ai décidé que mon dimanche serait bien rempli. Direction Ocho Rios. Je voulais voir les cascades de Dunns River, repérées sur l’Internet.
Hop, je saute dans un route taxi. J’ai pris le pli de ces trucs là, ça y est. Les cascades se trouvent juste après Ocho Rios, et d’après un chauffeur de la veille, ça ne devrait coûter que 300$ jamaïcains max. Faut croire que je suis tombée sur un chauffeur malhonnête, parce lorsque je lui dis où je vais, il me dit « ça te coûtera 3000 ma petite ».

Ouille.

Je tente de négocier, pas moyen, il n’en démord pas.
J’ai p’t’être pas pris le pli tant que ça, finalement.
Je lui dis donc de s’arrêter à Ocho Rios et il me dépose à la p***** de clock tower du vendredi soir. Je paye mes 250, le prix normal.

« Take care of yourself ! » qu’il me lance comme s’il en avait quelque chose à faire.

C’est ça ouai, trou duc’ (je ne l’ai pas dit mais je l’ai pensé très fort).

L’endroit n’a plus rien à voir avec mon expérience à l’arrivée. Il fait jour, ça grouille moins, et il y a même un tas de blancs qui traînent en shorts et sac à dos.
Je me dis : « tiens, bizarre ».
Et là je me fais la remarque suivante : normal que les Jamaïcains me regardent de travers, si moi-même je trouve ça bizarre, des blancs dans la rue.
Il doit y avoir un truc qui cloche dans l’atmosphère ambiante de ce pays. Bref, je marche tranquillement en direction des cascades. Vu que j’ai pas eu le petit déjeuner Jamaïcain qu’on m’avait promis, je m’arrête au KFC pour m’enfiler une dose de poulet-frites pour changer du poulet-riz. Soit dit en passant, Elizabeth[3] m’a confié que lorsqu’elle voyageait en Europe ça lui manquait, le poulet-riz.
Sur la route du KFC je me ballade dans les rues passantes, puis dans le jardin des tortues – un peu par dépit de louper les tortues luth, je l’avoue.

Il n’y a pas que des Ragondins qui se promènent au jardin… Il y a aussi des tortues. Incroyable mais vrai !

Tiens c’est bizarre, d’un coup il y a encore plein de blancs partout ! En entrant dans une boutique souvenir la vendeuse me prend pour une passagère de croisière, ainsi que le chauffeur de taxi sur le trottoir, qui engage la discute. Je comprends qu’il y a un troupeau de croisiéristes lâchés en ville pour la matinée, et que du coup les locaux sont tous à la pêche au dollars.
Je sors ma carte « pauvre étudiante sans le sou » et je négocie avec le chauffeur un tour complet pour 20 US$. Plutôt fière de mon coup, sachant ce que l’autre me demandait le même prix rien que pour me conduire aux cascades (littéralement à 4 km de là).
Après mon KFC, j’ai donc eu droit :

 Aux dauphins gardés captifs dans une crique, vus du haut de la corniche.

Jeu-concours : Trouve tous les dauphins cachés dans la photo et gagne un mini babibel !

Aux cascades de Dunns River vues à travers la palissade, car mon chauffeur connaît un coin où la palissade est trouée et d’où on peut regarder sans payer.

Dunns River Falls, la cascade emprisonnée

Aux cascades « publiques » vues du trottoir – moins belles mais au moins les locaux peuvent encore profiter un peu de leur patrimoine naturel sans devoir débourser 20 US$ (un outrage).

Au plus vieil arbre du coin en montant la colline du jardin botanique, il en jette le vieux.

Ceci n’est pas Chewbacca

À la vue panoramique du jardin botanique, où on a pris photo souvenir avec mon chauffeur entre deux averses. Il a les mains baladeuses, je ne suis pas à mon aise du tout sur la photo et je suis obligée de lui tenir la main au niveau de ma taille pour ne pas qu’il la descende plus bas.

À une minute culture sur les symboles de la Jamaïque peints sur une école publique. J’avoue en avoir oublié la plus grande partie, sauf le colibri.

Mais heureusement j’ai pris une photo.

Le type me lâche au troquet de l’arrêt de bus deux heures avant le départ de mon autocar de luxe. Visiblement il a pas compris le message en langage du corps lors de la photo au jardin botanique, parce qu’il ne me laisse pas partir sans retenter. Tout en me serrant la main de sa paume moite et puissante, et de laquelle je ne pouvais pas me dégager, il essaie :

– Tu voudrais pas être ma femme ?
– Non.
– T’es sûre ?
– Oui.
– T’es jolie pourtant, c’est dommage…
– Merci mais toujours pas.
– Moi je suis seul tu comprends, je cherche une femme.
– NON!

Il a fini par me lâcher la main et me laisser descendre. Me suis extirpée de son taxi sans demander mon reste, le cœur battant un peu fort.
J’ai souris encore jaune en lui disant :

« Bye »

Mais en pensant :

« Casse-toi vieux dégueu ».

Il pleuvait des cordes dehors. Je ne bouge plus du bistrot jusqu’à ce que le bus arrive, je fais du facebook et du whatsapp, trop contente de pouvoir discuter avec mes amis.
En rentrant à Kingston je croise Raymond[4] qui attend ses clients à la sortie du bus comme il avait fait avec moi le premier jour.
Il m’approche l’air plein d’espoir, mais je le snobe comme il m’a snobée et je me tire, à pied. J’ai eu ma dose des lourdingues, chauffeurs ou pas.
Le Matt rencontré dans l’autobus à l’aller ne m’a jamais recontactée, et de surcroît a ignoré mon email et mes textos.

Que de la gueule ces jamaïcains.

Heureusement, le weekend prochain je m’échappe aux Îles Caïmans, en exil forcé.
Mais ça c’est pour le prochain épisode… 😉

 

 

[3] Si tu ne te souviens pas d’Elizabeth, ô lecteur, je te suggère de relire l’épisode 4 ou 5.

[4] Mais si, Raymond, le chauffeur de taxi de l’épisode 3, tu te souviens ?

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6 Comments

  1. 20 janvier 2017
    Reply

    J’adore la continuité de tes billets, vraiment, j’ai l’impression de regarder les épisodes d’une même série « ah oui, c’était qui déjà Raymond?! » j’adore! 😀

    • laura
      17 mai 2017
      Reply

      Haha, c’est un peu le but mais on arrive à la fin. En fait la Jamaique s’enchaîne avec les Caïmans et le Mexique parce que j’ai tout fait en même temps, mais là j’en ai un peu marre donc plus qu’un ou deux épisodes et je clos. Je garde le Mexique pour une autre fois et vais changer de continent un peu 😉

  2. 20 janvier 2017
    Reply

    Punaise, l’angoisse !
    Je ne savais pas que c’était anxiogène comme ça la Jamaïque 🙁
    Navrée de ta mauvaise expérience !
    Bien d’accord avec toi sur hôtel vs air BnB…

    • laura
      17 mai 2017
      Reply

      Tu sais, même si j’ai eu des moments anxiogènes ou décevants, c’est pas grave. ça ne s’entend peut-être pas mais j’apprécie les mauvaises expériences autant que les bonnes, ça fait partie du jeu et ça enrichit tout autant ! 🙂
      Ceci dit je suis une râleuse invétérée, d’où le ton critique, hehe.

  3. 20 janvier 2017
    Reply

    Je crois bien que je viens de me faire la série Jamaïque d’une traite… La faute à Marion ! Ton blog en marque-page dormait bien sagement dans mon navigateur jusqu’à ce que Marion me dise qu’il y avait plein de nouveaux articles. J’en ai profité pour, enfin, rattraper un peu de mon retard. Et je crois que c’est addictif. J’aurais probablement pas lu tous les articles de cette série d’un coup si ça n’avait pas été le cas. Tu as une façon de raconter, pleine d’auto-derision, juste parfaite. J’en ressors le sourire aux lèvres, mais l’envie d’aller visiter la Jamaïque en moins par contre. Allez, de toi à moi, il doit bien y avoir de belles choses là bas ?
    Ça me rappelle toutes mes péripéties de 3 semaines en solo et sac à dos au Costa Rica, sans parler espagnol. Au moins aussi drôle que ton aventure jamaïcaine, j’en suis sûre ! 😝

    • laura
      17 mai 2017
      Reply

      De toi à moi, oui en effet il y a quand même du bon en Jamaïque, mais je pense que pour vraiment apprécier le pays et l’expérience, il faut craquer son porte-monnaie et partir en voyage organisé, soit en resort hotel, soit en itinérance en groupe ou préparée avec un agent à l’avance. Parce que des jamaïcains eux-mêmes tu n’obtiendras pas grand chose en termes de conseils de voyage sur place.
      Après une des différences d’avec mes autres voyages, c’est aussi que là j’y ai vécu, j’habitais un appart à Kingston, alors que d’habitude je suis en itinérance, je fais des auberges de jeunesse, donc je rencontre des gens etc… D’ailleurs il y avait assez peu d’auberges de jeunesse dans les coins où je suis allée, voir pas du tout.

      Mais j’ai entendu dire que l’Ouest, du côté de Negril, est bien plus sympa, dynamique et touristique. Les Blue Mountains et les randos à faire dans le centre de l’île aussi ont bonne réputation, mais j’ai pas pu parce que les sentiers les plus proches de Kingston étaient en travaux, et que pour aller plus loin, en rando toute seule, c’était vraiment pas si facile. Peut-être que je ne suis pas tombée sur les meilleurs coins tout simplement, mais j’ai quand même été déçue par les plages un peu. Après bon. De base je suis pas plage, tu comprendras en lisant la Sicile, ‘coming soon’. Je laisserai donc le bénéfice du doute à ce pays.

      Par contre il y a un truc certain: le harcèlement de rue était vraiment, mais alors vraiment oppressant. Je n’ai jamais connu ça ailleurs, nulle part, et ça m’a vraiment fait chier (pardon pour language, c’est histoire d’appuyer mon propos).

      Voili voilou,
      Disclaimer: ne te base pas que sur mon expérience pour exclure la Jamaïque de ta liste quand même 😉

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